En quelques jours, le président est passé de « peut-être qu'il faudra interdire » à « ce n'est pas l'interdiction des jeux vidéo ». Un exercice de damage control sur X qui ne trompe personne, mais qui illustre, for sur, un problème plus profond.

Si tu as passé le week-end sur les réseaux sociaux, tu n’as pas pu louper le feuilleton. Acte 1 : le 5 février 2026, dans un entretien à Brut, Emmanuel Macron lie la violence des jeunes aux jeux vidéo et n’exclut pas de les interdire aux mineurs. Acte 2 : l’industrie du gaming s’enflamme, les syndicats dénoncent un « amalgame dangereux ». Acte 3 : le samedi 7 février, le président publie un long message sur X pour assurer qu’il y a eu « méprise » et qu’il n’a jamais voulu interdire quoi que ce soit. Le tout en l’espace de 48 heures. For sur, c’est du grand art.
Ce que Macron a vraiment dit chez Brut
Revenons aux faits. Réagissant à une vidéo d’une femme en colère après l’attaque au couteau d’une enseignante au collège La Guicharde de Sanary-sur-Mer le 3 février, le président a déclaré que « la violence qui s’installe dans la société chez les plus jeunes est aussi liée au fait que les enfants sont beaucoup plus exposés à de la violence dans les jeux vidéo ». Il a ciblé nommément Fortnite, ces jeux « où on descend tout le monde », estimant que « passer cinq à six heures par jour à tuer des gens, ça conditionne des jeunes, ça va les désinhiber complètement et parfois leur faire commettre le pire ». Et surtout, cette phrase qui a mis le feu aux poudres : s’il y avait un « consensus scientifique » pour dire que l’impact sur les jeunes de certains jeux était « très mauvais », « peut-être qu’il faudra interdire ». Difficile de voir une « méprise » là-dedans.
Le rétropédalage du samedi soir
Deux jours plus tard, sans doute conscient de l’ampleur du tollé, Emmanuel Macron a publié un long message sur X. Le ton a radicalement changé. « J’ai (encore) fait bondir les gamers… J’ai vu beaucoup d’incompréhensions. Alors je vais être clair », écrit-il avant de rappeler son soutien historique au jeu vidéo, à la pop culture et à l’esport, qu’il dit avoir « mis à l’honneur à l’Élysée ». Il salue les succès de studios français comme Sandfall et leur jeu Clair-Obscur : Expédition 33. Puis vient la clarification attendue, comme le rapportent nos confrères de Clubic : « Ce que j’ai annoncé chez Brut, ce n’est pas l’interdiction des jeux vidéo : c’est le lancement d’un travail scientifique, collégial, pour regarder la réalité en face. » Le président assure vouloir « évaluer les impacts, démêler les idées reçues et éclairer le débat public » grâce à des chercheurs, scientifiques et cliniciens. For sur, ça sonne mieux que « peut-être qu’il faudra interdire ».
J’ai (encore) fait bondir les gamers…
J’ai vu beaucoup d’incompréhensions.
Alors je vais être clair.
Les faits : j’ai toujours soutenu le jeu vidéo, la popculture - industrie, création, culture, emplois.… pic.twitter.com/Wl7P3REHxH
— Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron) February 7, 2026
Un air de déjà-vu
Le plus troublant dans cette séquence, c’est qu’on l’a déjà vécue. En juin 2023, en pleine période d’émeutes après la mort de Nahel, Emmanuel Macron avait déjà accusé les jeux vidéo d’avoir « intoxiqué » les émeutiers. Le tollé avait été immédiat. En septembre 2023, il avait publié un long message sur X (déjà) pour expliquer qu’il s’était « peut-être mal exprimé » et que c’était « la violence qu’il condamnait, pas les jeux vidéo ». Trois ans plus tard, même discours, même tollé, même rétropédalage sur le même réseau social. Comme le soulignent nos confrères de Hitek, les internautes n’ont pas manqué de pointer la répétition du schéma. Macron dit, les gamers bondissent, Macron clarifie. Rinse and repeat.
L’industrie n’est pas dupe
La clarification n’a pas convaincu grand monde. Le Syndicat national du jeu vidéo (SNJV) avait dégainé dès le vendredi 6 février un communiqué cinglant : « Les raccourcis ne peuvent plus être acceptés en 2026. Mettre en cause notre filière d’une telle façon est un signal préoccupant. » Le Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (SELL) a quant à lui trouvé la formule qui tue : « On ne peut pas se féliciter des succès du jeu vidéo français le matin, décorer le secteur le midi, pour mieux le dénigrer le soir. » Car c’est là que le télescopage est le plus flagrant : le même vendredi, la ministre de la Culture Rachida Dati élevait les 28 membres de l’équipe de Clair-Obscur : Expédition 33 — sacré jeu de l’année aux Game Awards 2025 — au rang de chevaliers des Arts et des Lettres. Selon nos confrères de France Info, Epic Games a aussi répondu en rappelant que 48 000 jeux de l’écosystème Fortnite sont classés PEGI 3 ou PEGI 7 et que des outils de contrôle parental existent déjà.
Le vrai problème, ce n’est pas la manette
Parlons de Sanary-sur-Mer, puisque c’est le drame qui a déclenché cette séquence. Un adolescent de 14 ans a poignardé sa professeure avec un Opinel après avoir prémédité son geste pendant des jours, effectué des recherches sur les peines encourues, et reproché à l’enseignante d’avoir signalé des incidents sur Pronote. Le procureur de Toulon a établi qu’il n’y avait « aucune connotation religieuse ou politique ». L’adolescent était suivi par le tribunal pour enfants, potentiellement victime de violences familiales, et devait rencontrer la Protection judiciaire de la jeunesse le 5 février — quatre mois après la prise de rendez-vous. Quatre mois d’attente pour un suivi, c’est ça le vrai scandale. Pas Fortnite, for sur.
Étude scientifique ou écran de fumée ?
Reste la mission d’experts, seule mesure concrète annoncée. Des chercheurs et le Conseil national du numérique et de l’IA vont évaluer l’impact des jeux vidéo sur les enfants, avec des conclusions attendues pour mai-juin 2026. En parallèle, les professeurs de psychiatrie Raphaël Gaillard et Amine Benyamina se pencheront sur les chatbots et les agents IA. Macron a également réaffirmé sa volonté de pousser la Commission européenne à imposer un marquage des contenus générés par intelligence artificielle. Des initiatives qui, prises au sérieux et menées avec rigueur, pourraient produire des données utiles. Mais quand on commence par affirmer que les jeux vidéo « conditionnent à la violence » avant même d’avoir les résultats, on a du mal à croire que la conclusion n’est pas déjà écrite. Surtout quand la communauté scientifique internationale répète depuis des décennies qu’aucun lien causal n’a jamais été démontré entre jeux vidéo violents et passage à l’acte dans la vie réelle.
En bref
- Le 5 février 2026, Macron déclare chez Brut que les jeux vidéo violents « conditionnent » les jeunes et n’exclut pas de les interdire
- Le 7 février, il publie un long message sur X pour clarifier : « Ce n’est pas l’interdiction des jeux vidéo » mais le lancement d’une étude scientifique
- Même schéma qu’en 2023, quand il avait accusé les jeux vidéo d’avoir « intoxiqué » les émeutiers avant de revenir sur ses propos
- Le SNJV et le SELL dénoncent un « amalgame dangereux » et une incohérence avec la décoration de l’équipe de Clair-Obscur : Expédition 33
- L’attaque de Sanary-sur-Mer (3 février), qui a déclenché la séquence, n’a aucun lien établi avec les jeux vidéo
- Mission d’experts attendue pour mai-juin 2026, en parallèle d’une étude sur les chatbots IA
- Aucune étude scientifique n’a jamais prouvé de lien causal entre jeux vidéo violents et violence réelle
- La loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans entre en vigueur en septembre 2026
